Hormis des discours catastrophistes, il n'y a pas beaucoup de discours d'espoir".
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Un an avant l’élection présidentielle, la société française semble plus divisée que jamais, et en proie à des doutes et des craintes plus ou moins rationnelles. Ces peurs pourraient jouer un rôle déterminant dans le prochain scrutin, entre des partis qui les agitent et les instrumentalisent, et d’autres qui n’y répondent plus par un programme d’espoir et de changement, analyse la sociologue française Anne Muxel, co-autrice du livre "Inventaire des peurs françaises" (Odile Jacob).
"La France a peur", c’est de cette façon que Roger Gicquel ouvre le JT de TF1 du 18 février 1976. Une expression reprise, parodiée, rentrée dans la culture populaire française. Elle semble aujourd’hui plus vraie que jamais. En s'appuyant sur une vaste enquête, les sociologues Anne Muxel et Pascal Perrineau ont tenté d’identifier les peurs des Français, à un an de l’élection présidentielle. La première explique : "Quatre Français sur dix s’inquiètent surtout de l’affaiblissement de la démocratie. 25% ont peur de l’évolution de la société, cherchent à conserver les traditions, les normes etc. 25% ont peur de l’évolution du rapport hommes-femmes, d’une société pluriculturelle, de l’immigration. Seule une toute petite catégorie, 8%, ne déclare aucune peur".
Selon la chercheuse, les peurs des Français aujourd’hui s’agrègent, se mélangent. Les peurs individuelles et intimes (de la mort, de la maladie), "prennent un relief singulier dès qu’elles peuvent résonner dans des peurs collectives quand elles saisissent la société : peur du déclassement social, de perdre son statut, son pouvoir d’achat, peur de l’autre, de l’agression, de la violence…" Les angoisses déclarées peuvent également directement venir de la situation du monde, la crise environnementale, la guerre, ou l’intelligence artificielle.

Des politiques qui utilisent les peurs, sans essayer d’y répondre
Les peurs individuelles et collectives ne sont pas neuves, sinon renouvelées. Historiquement, "elles étaient encadrées par des grands récits, des instances qui référaient directement à des systèmes de croyances : les religions, la science, l’État-providence. Aujourd’hui, il n’y a pas grand-chose pour rassurer les Français, les gens sont seuls avec leurs peurs".
Cela a des implications bien concrètes, notamment chez les jeunes. "Ils ont beaucoup plus peur, et peur de tout, avec une difficulté à se projeter dans l’avenir. Les dépressions, les suicides, les maladies psychiatriques sont en augmentation chez les jeunes, en grande partie du fait de cette absence de projection, et cet enfermement dans toutes sortes de menaces".
La peur, un déterminant du vote pour la prochaine présidentielle française ?
Quel rapport avec l’élection du prochain président des Français ? "Les affects, les émotions, prennent de plus en plus de place aujourd’hui dans la décision des électeurs", explique la sociologue. Et peu de partis répondent concrètement à ces peurs. "La politique et les politiques arrivent très mal à rassurer les Français", selon Anne Muxel. "Il n’y a plus beaucoup de narratifs des forces politiques au centre de l’échiquier partisan, de gauche comme de droite. Il y a beaucoup de vacances des programmes. Les citoyens ont besoin qu’on leur dise vers quel type de société on les emmène, et je me demande même si les politiques le savent vraiment clairement eux aussi".
Les peurs sont bien souvent brandies, plus ou moins légitimement, par les forces politiques, de la catastrophe environnementale à la peur du déclin identitaire. Mais plutôt que d’apaiser ces peurs en y répondant par un programme, les seules partis qui les utilisent sont, pour la sociologue, les formations populistes : "Il y a des entrepreneurs de politiques, aux extrêmes, qui jouent beaucoup des peurs. C’est un terreau sur lequel ces forces politiques peuvent proliférer. Hormis des discours catastrophistes, cataclysmiques ou déclinistes, il n’y a pas beaucoup de discours d’espoir, constructifs, auxquels se raccrocher".